jeudi 19 novembre 2009

Grand emprunt: Rocard et Juppé dessinent la France de demain

Grand emprunt: Rocard et Juppé dessinent la France de demain, Le Figaro, 18 novembre 2009

par Cyrille Lachèvre et Marie Visot

La commission sur le grand emprunt recommande à l'État d'investir 35 milliards d'euros dans sept domaines déclinés en 17 programmes d'action. Couplé au financement privé, l'investissement total atteindrait 60 milliards.

«Cet emprunt national doit être porteur de sens et d'espoir pour les générations futures.» Chargés de réfléchir aux priorités stratégiques d'investissements qui seront financées par un grand emprunt annoncé dans son principe en juin dernier par le président de la République , Michel Rocard et Alain Juppé ont achevé leurs travaux. Après avoir auditionné plus de deux cents acteurs et examiné plus de trois cents contributions écrites, ils rendront ce jeudi matin leurs conclusions à Nicolas Sarkozy. Dans ce document de 128 pages, que Le Figaro s'est procuré, les deux anciens premiers ministres rappellent qu'il y a «deux façons de mal préparer l'avenir : accumuler les dettes pour financer les dépenses courantes; mais aussi, et peut-être surtout, oublier d'investir dans les domaines moteurs». Principale donnée à l'appui de ce constat : la part de l'investissement dans les dépenses publiques a reculé d'un point depuis le début des années 1980, passant de 6% à 5%.

Pour toutes ces raisons, la commission recommande d'engager la transition vers un nouveau modèle de croissance «moins dépendant des énergies fossiles et davantage tourné vers la connaissance». Et ce, avec la contribution d'«une intervention publique résolue». Plutôt que de cibler des projets précis, les vingt-deux membres de la commission ont préféré «définir de grandes priorités», répondant à ce double impératif d'économie verte et de la connaissance. Au final, sept «axes» d'investissement ont été retenus, associés à dix-sept programmes «d'actions». L'enseignement supérieur se taille la part du lion avec 16 milliards d'investissement proposés, suivi par le développement des villes de demain (aménagement urbain, réseaux intelligents...), qui se voit allouer 4,5 milliards, et le numérique (4 milliards dont deux pour le passage au très haut débit). Les autres axes concernent les PME innovantes, les sciences du vivant, les énergies décarbonées et la mobilité du futur.

Au total, la commission recommande que l'État investisse 35 milliards d'euros dans ces sept programmes. Mais, «par effet de levier vis-à-vis des financements privés, locaux et européens, l'emprunt national devrait finalement correspondre à un investissement total de plus de 60 milliards», souligne le rapport. Dans tous les cas, les dépenses choisies sont «porteuses d'une ­rentabilité directe» (dividendes, royalties, intérêts…) ou «indirecte» (recettes fiscales induites par une activité économique accrue) pour l'État et de bénéfices socio-économiques.

Comité de surveillance

Si les modalités de levée de l'emprunt n'entraient pas dans le mandat de la commission, «il lui est apparu indispensable de proposer la mise en place d'un dispositif ­rigoureux de gouvernance», soulignent Alain Juppé et Michel Rocard. La commission préconise non seulement que les fonds levés par l'emprunt national soient «affectés à des organismes gestionnaires et gérés de manière étanche par rapport au reste du budget». Mais elle recommande aussi la mise en place, auprès du premier ministre, d'un comité de surveillance, «composé à part égale de parlementaires, de personnalités qualifiées et de représentants des ministères concernés», lequel pourrait être doté d'une partie des fonds de l'emprunt national, «par exemple 0,05% du montant». Et ce, afin d'être certain que l'argent aille bien là où il est censé aller.

Quant au montant de cet emprunt, il ne devrait pas atteindre les 35 milliards d'investissements évoqués dans le rapport Juppé-Rocard. L'État va en effet se servir des 13 milliards que lui ont remboursés les banques qu'il avait aidées pendant la crise financière. Il ne lui restera plus alors qu'une grosse vingtaine de milliards à emprunter. Exactement ce que le Trésor estime être la capacité d'emprunt supplémentaire de la France sans risque de dégrader sa notation.

Grand emprunt: L'enseignement supérieur et la recherche sont érigés en priorité absolue

Grand emprunt: L'enseignement supérieur et la recherche sont érigés en priorité absolue, Le Figaro, 18 novembre 2009

par Marie-Estelle Pech

Le but serait de faire émerger sur quelques sites «des campus capables de concurrencer les meil­leurs mondiaux».

Forts de la certitude que le dynamisme de l'économie en France passe par des investissements massifs en matière d'éducation, les auteurs du rapport proposent d'investir seize milliards d'euros dans l'enseignement supérieur et la recherche.

Il y a «urgence», estime la commission à «mobiliser des sommes importantes» : les classements internationaux «font état de prestations médiocres» et, en dépit des efforts récents de l'État, les moyens accordés à l'enseignement supérieur français sont aujourd'hui inférieurs à la moyenne de l'OCDE.

La commission voudrait affecter ces sommes sur quatre types d'actions. La plus importante consisterait à créer une «agence nationale des campus», dotée d'un capital de 10 milliards d'euros.

Le but serait de faire émerger sur quelques sites «des campus capables de concurrencer les meil­leurs mondiaux». Cette proposition s'inscrit dans la droite ligne d'Opération campus, lancée par l'Élysée et financée par la vente d'actions EDF pour cinq milliards d'euros, il y a deux ans. Elle reflète la volonté, plusieurs fois répétée, de Nicolas Sarkozy, de faire émerger des universités d'élite capables de rivaliser avec les plus grands campus américains.

Toujours dans cette logique élitiste, Michel Rocard et Alain Juppé envisagent d'attribuer par ailleurs 3,5 milliards d'euros au «développement de quatre à six campus d'innovation technologique», inspirés par les meilleures pratiques mondiales. Ils seraient organisés sur un «site unique autour d'instituts de recherche technologique».

Appel à projets

Il s'agira aussi de mieux protéger et valoriser les résultats de la recherche française.

«Les pays les plus dynamiques savent déposer des brevets en nombre important et réunir des compétences interdisciplinaires de haut niveau sur un même site», justifie le rapport.

Pour deux milliards d'euros, la commission propose aussi de financer, sur un appel à projets ouvert à tous les établissements de l'enseignement supérieur, des initiatives pédagogiques innovantes et des bourses «visant à attirer ou faire revenir en France des chercheurs de haut niveau».

La commission envisage enfin d'accélérer la création de 25 000 places d'internats d'excellence pour le lycée et les filières sélectives du supérieur et de «contrer la désaffection des jeunes pour les études scientifiques et mathématiques». Quelque 500 millions d'euros pourraient être alloués à ces dernières propositions.

Qatar Foundation: Bonne chance à Carla au Qatar

Qatar Foundation: Bonne chance à Carla au Qatar

Par Georges Malbrunot le 19 novembre 2009

Des grandes écoles françaises enfin peut-être à Doha. Il faut souhaiter bonne chance à Carla Bruni qui a cherché à promouvoir l’ouverture d’annexes de nos grandes écoles au Qatar lors d'un récent séjour dans ce minuscule émirat du Golfe, qui sait parier sur l’avenir.

La première dame a été l’hôte en début de semaine de Sheikha Moza, la dynamique et très influente troisième épouse de l’émir Sheikh Hamad al-Thani, un grand ami de la France.

En 2003, Sheikha Moza eut l’idée de bâtir une « Qatar Foundation », spécialisée dans l’Education et la Culture. Elle fit le pari suivant : « puisque nos étudiants sont plutôt mal vus aux Etats-Unis, depuis les attentats du 11 Septembre 2001, faisons venir les meilleures universités américaines à Doha ».

Au Qatar, l’argent n’a pas jamais été une contrainte pour les grands projets que cet émirat a lancés - souvent avec succès - depuis plus de dix ans. Les gigantesques réserves de gaz permettent d’offrir des ponts d’or aux chercheurs de Georgetown, ou aux stars de CNN ou de la BBC, quand il s’est agi de lancer Al Jazeera en anglais.

Peu à peu, la « Cité de l’Education » de Sheikha Moza s’est donc imposée comme un centre régional pour les étudiants du Golfe. Malheureusement, une fois de plus, la France a manqué le train en marche.

Il y a quelques années, l’Insead (grande école de Commerce basée à Fontainebleau) a très maladroitement claqué la porte de la Qatar Foundation, après avoir montré un vif intérêt pour une installation sur place. Sheikha Moza en a gardé un souvenir amer. Quelques maladresses commises ensuite par certains de nos représentants sur place ou par des épouses de ministres n’ont pas arrangé les choses.

Lors de son passage mardi à Doha, Carla Bruni, qui préside une Fondation pour l’accès à l’éducation, a remis à Sheikha Moza « un document, dans le cadre d’une démarche informelle, qui souligne la disponibilité de quelques grandes écoles à venir s’installer dans la Cité de l’Education ». Parmi elles, HEC et l’Institut Pasteur.

Aujourd’hui, les relations personnelles nouées entre les deux premières dames de France et du Qatar permettront certainement d’éviter qu’on répète les erreurs du passé, préjudiciables à nos intérêts dans cette région du monde, où la manière compte aussi beaucoup dans l’approche des problèmes.

lundi 16 novembre 2009

Le classement de Shanghaï, étude mal menée, calcul mal fait

Le classement de Shanghaï, étude mal menée, calcul mal fait, par Jean-Charles Billaut, Denis Bouyssou, Philippe Vincke - Le Monde,16 novembre 2009

L'édition 2009 du désormais célèbre classement de Shanghaï est disponible depuis quelques jours. Comme chaque année, elle suscite de nombreux commentaires et réactions. En France, on se désole tout particulièrement de la faible performance de nos universités comparée aux grandes universités américaines ou britanniques. Mais quel crédit faut-il accorder à ce classement ? Après tout, nous sommes habitués à voir paraître régulièrement des classements des villes où il fait "le mieux vivre", des "meilleurs vins", des voitures les plus performantes, etc. Confrontés à de tels classements, on est partagés entre une légitime curiosité et un sentiment de malaise. Existe-t-il en effet une manière claire de définir la ville où il fait "le mieux vivre" indépendamment de l'âge, la situation familiale, les revenus, la culture de la personne à qui l'on s'adresse ? La question de la "meilleure université" au monde nous semble au moins aussi problématique.

Les premières questions à se poser avant d'analyser le classement de Shanghaï sont simples mais néanmoins fondamentales : "A qui ce classement est-il destiné ?", "A quoi ce classement doit-il et peut-il servir ?". A ignorer ces questions, on risque fort de prendre ce classement comme une "vérité" qui pourrait servir de base à des propositions d'actions, voire de réformes. Mais on a le droit de penser qu'un étudiant choisissant une université pour y effectuer un échange semestriel de type Erasmus, un chercheur en médecine désirant intégrer un groupe de recherche dynamique, un recruteur à l'affût de futurs cadres à haut potentiel, ou un ministre évaluant l'efficacité d'un système national d'enseignement supérieur n'utiliseront pas, ou plutôt ne devraient pas utiliser, les mêmes critères.

Le classement de Shanghaï semble offrir une réponse universelle à une question mal définie et qui n'a été posée par personne. Il ne dit pas à qui il s'adresse ni à quoi il peut servir. Dès lors, il suscite une aura mystérieuse qui n'est méritée en aucune façon. En dehors de la difficulté que nous venons de mentionner, ce classement souffre en plus de trois problèmes majeurs.

Tout d'abord, les entités évaluées ne sont pas définies de manière précise. Dans beaucoup de pays européens, l'organisation de l'enseignement supérieur est tributaire d'une longue histoire et l'organisation qui en résulte est complexe : on y trouve des universités mais aussi des grandes écoles et des organismes de recherche. Dans un tel contexte, ce qui doit compter comme une "université" ne s'impose pas de manière évidente et demande une connaissance fine du paysage institutionnel : le Collège de France, institution prestigieuse mais qui ne délivre aucun diplôme et n'a aucun étudiant, figurait dans les classements de Shanghaï de 2003 à 2005. De plus, nos institutions d'enseignement supérieur ont subi de nombreuses modifications au cours de leur histoire.

On sait qu'après 1968, l'université de Paris (comme beaucoup d'autres) a été découpée en 13 universités de moindre taille, ce qui devait en faciliter la gouvernance. Mais cette division est préjudiciable dans le classement de Shangaï dans lequel 5 des 6 critères utilisés sont des critères de comptage (prix Nobel, médailles Fields, articles référencés, chercheurs les plus cités) et sont donc directement influencés par la taille de l'institution. Un calcul simple montre que si on rétablissait l'université de Paris dans ses frontières d'avant 1968, on créerait une institution qui figurerait parmi les dix meilleures universités mondiales selon le classement de Shangaï. Aurait-on pour autant amélioré la capacité de notre pays à produire des recherches de très haut niveau ? Clairement non. Enfin, une part très significative de la recherche française se fait au sein d'organismes de recherche tels que le CNRS ou l'Inserm. Les recherches menées au sein de ces organismes ne contribuent pas à améliorer la position de nos universités dans le classement de Shangaï. Doit-on en conclure qu'il faut supprimer ces organismes et affecter leurs ressources et leur personnel aux universités ? En fusionnant les 13 universités parisiennes et en leur affectant le personnel et des crédits des laboratoires de recherche franciliens dépendant du CNRS ou de l'Inserm, on aboutirait à une institution qui serait en tête dans le classement de Shangaï… sans pour autant avoir augmenté le potentiel scientifique de notre pays et en ayant créé une organisation gigantesque dont la gouvernance serait clairement très problématique.

Mentionnons ensuite que les critères utilisés par le classement de Shangaï sont tous d'apparence "objective". Il suffit, nous dit-on, de compter les prix Nobel, les médailles Fields, les chercheurs les plus cités ou les articles référencés dans les bases de données. Mais le diable se cache dans les détails. Comment pondérer le prix Nobel de chimie de Marie Curie datant de 1903 par rapport au prix Nobel de physique d'Albert Fert reçu en 2007 ?

Que faire des prix Nobel attribués à des personnes travaillant dans des institutions n'existant plus, par exemple suite aux partitions intervenues après 1968 ? Est-il normal que l'appartenance d'Albert Fert à une unité mixte de recherche diminue de moitié la valeur de son prix Nobel pour son université (Le Monde, 27 août 2007) ? Est-il normal qu'un article publié dans la prestigieuse revue Nature ait plus d'impact dans le classement s'il est signé de douze auteurs plutôt que de deux seulement ? Est-il normal de tenir pour acquis que la science se divise "naturellement" en 21 catégories (dont 6 sont liées à la médecine et à la biologie) qui serviront à déterminer les chercheurs les plus cités ? Est-il normal de penser qu'un article d'économie doit avoir un poids deux fois plus grand qu'un article de chimie ? Derrière l'apparente objectivité se cachent un grand nombre d'options toutes plus ou moins contestables ou arbitraires. Comme les données utilisées ne sont pas rendues publiques, ce qui s'écarte sensiblement des règles de "bonnes pratiques" en matière d'évaluation, il est impossible non seulement à une institution de vérifier que les données la concernant ne sont pas erronées mais encore d'apprécier l'impact sur le résultat final de tous les éléments que l'on vient de mentionner.

Enfin, ce classement est établi annuellement. Mais on sait qu'une thèse de doctorat dure trois ans, que les contrats entre les universités et l'Etat sont quadriennaux, que la commission du titre d'ingénieur habilite les écoles d'ingénieurs pour des périodes de six ans. Même le très discutable impact factor des revues scientifiques est calculé sur une période de deux ans. Dans ces conditions, il est clair que la variation de la position d'une institution d'une année sur l'autre reflète bien plus vraisemblablement des effets dus au hasard (il est rare qu'une institution reçoive un prix Nobel tous les ans !) que de réels changements de tendance. De plus, la manière d'agréger l'information dans le classement de Shangaï à la propriété très curieuse de faire dépendre la position relative de deux institutions non seulement de leurs propres performances mais également de celles des institutions les mieux classées sur chacun des critères utilisés. Il semble dès lors sage de s'abstenir de commenter de telles variations !

Le classement de Shanghaï était – semble-t-il – très attendu par tout le monde, journalistes, étudiants, chercheurs et enseignants-chercheurs, présidents d'université, personnages politiques… comme s'il était universel et qu'il avait le pouvoir de s'adresser à tous. La moindre augmentation ou le moindre recul dans le classement donnent lieu à des commentaires des uns et des autres alors que ces changements ne doivent ni servir à s'enorgueillir ni à se sentir humilié. Il s'agit là seulement du résultat d'une étude mal menée, conduisant à un calcul mal fait, sur des données peu fiables et non vérifiables. Nos universités et nos organismes de recherche ne sont certainement pas les meilleurs du monde sur tous les critères possibles. Mais juger notre système d'enseignement supérieur et vouloir le réformer sur la base d'un tel classement serait néanmoins clairement une aberration.

Jean-Charles Billaut, Polytech'Tours, directeur du laboratoire d'informatique de l'université de Tours, président de la Société française de recherche opérationnelle et d'aide à la décision en 2006 et 2007.

Denis Bouyssou, CNRS-Lamsade et université Paris-Dauphine, directeur de recherche, président de la Société française de recherche opérationnelle et d'aide à la décision de 2000 à 2002.

Philippe Vincke, recteur de l'Université libre de Bruxelles.

Le classement de Shanghaï, étude mal menée, calcul mal fait

par Jean-Charles Billaut, Denis Bouyssou, Philippe Vincke
LEMONDE.FR | 16.11.09

L'édition 2009 du désormais célèbre classement de Shanghaï est disponible depuis quelques jours. Comme chaque année, elle suscite de nombreux commentaires et réactions. En France, on se désole tout particulièrement de la faible performance de nos universités comparée aux grandes universités américaines ou britanniques. Mais quel crédit faut-il accorder à ce classement ? Après tout, nous sommes habitués à voir paraître régulièrement des classements des villes où il fait "le mieux vivre", des "meilleurs vins", des voitures les plus performantes, etc. Confrontés à de tels classements, on est partagés entre une légitime curiosité et un sentiment de malaise. Existe-t-il en effet une manière claire de définir la ville où il fait "le mieux vivre" indépendamment de l'âge, la situation familiale, les revenus, la culture de la personne à qui l'on s'adresse ? La question de la "meilleure université" au monde nous semble au moins aussi problématique.

Les premières questions à se poser avant d'analyser le classement de Shanghaï sont simples mais néanmoins fondamentales : "A qui ce classement est-il destiné ?", "A quoi ce classement doit-il et peut-il servir ?". A ignorer ces questions, on risque fort de prendre ce classement comme une "vérité" qui pourrait servir de base à des propositions d'actions, voire de réformes. Mais on a le droit de penser qu'un étudiant choisissant une université pour y effectuer un échange semestriel de type Erasmus, un chercheur en médecine désirant intégrer un groupe de recherche dynamique, un recruteur à l'affût de futurs cadres à haut potentiel, ou un ministre évaluant l'efficacité d'un système national d'enseignement supérieur n'utiliseront pas, ou plutôt ne devraient pas utiliser, les mêmes critères.

Le classement de Shanghaï semble offrir une réponse universelle à une question mal définie et qui n'a été posée par personne. Il ne dit pas à qui il s'adresse ni à quoi il peut servir. Dès lors, il suscite une aura mystérieuse qui n'est méritée en aucune façon. En dehors de la difficulté que nous venons de mentionner, ce classement souffre en plus de trois problèmes majeurs.

Tout d'abord, les entités évaluées ne sont pas définies de manière précise. Dans beaucoup de pays européens, l'organisation de l'enseignement supérieur est tributaire d'une longue histoire et l'organisation qui en résulte est complexe : on y trouve des universités mais aussi des grandes écoles et des organismes de recherche. Dans un tel contexte, ce qui doit compter comme une "université" ne s'impose pas de manière évidente et demande une connaissance fine du paysage institutionnel : le Collège de France, institution prestigieuse mais qui ne délivre aucun diplôme et n'a aucun étudiant, figurait dans les classements de Shanghaï de 2003 à 2005. De plus, nos institutions d'enseignement supérieur ont subi de nombreuses modifications au cours de leur histoire.

On sait qu'après 1968, l'université de Paris (comme beaucoup d'autres) a été découpée en 13 universités de moindre taille, ce qui devait en faciliter la gouvernance. Mais cette division est préjudiciable dans le classement de Shangaï dans lequel 5 des 6 critères utilisés sont des critères de comptage (prix Nobel, médailles Fields, articles référencés, chercheurs les plus cités) et sont donc directement influencés par la taille de l'institution. Un calcul simple montre que si on rétablissait l'université de Paris dans ses frontières d'avant 1968, on créerait une institution qui figurerait parmi les dix meilleures universités mondiales selon le classement de Shangaï. Aurait-on pour autant amélioré la capacité de notre pays à produire des recherches de très haut niveau ? Clairement non. Enfin, une part très significative de la recherche française se fait au sein d'organismes de recherche tels que le CNRS ou l'Inserm. Les recherches menées au sein de ces organismes ne contribuent pas à améliorer la position de nos universités dans le classement de Shangaï. Doit-on en conclure qu'il faut supprimer ces organismes et affecter leurs ressources et leur personnel aux universités ? En fusionnant les 13 universités parisiennes et en leur affectant le personnel et des crédits des laboratoires de recherche franciliens dépendant du CNRS ou de l'Inserm, on aboutirait à une institution qui serait en tête dans le classement de Shangaï… sans pour autant avoir augmenté le potentiel scientifique de notre pays et en ayant créé une organisation gigantesque dont la gouvernance serait clairement très problématique.

Mentionnons ensuite que les critères utilisés par le classement de Shangaï sont tous d'apparence "objective". Il suffit, nous dit-on, de compter les prix Nobel, les médailles Fields, les chercheurs les plus cités ou les articles référencés dans les bases de données. Mais le diable se cache dans les détails. Comment pondérer le prix Nobel de chimie de Marie Curie datant de 1903 par rapport au prix Nobel de physique d'Albert Fert reçu en 2007 ?

Que faire des prix Nobel attribués à des personnes travaillant dans des institutions n'existant plus, par exemple suite aux partitions intervenues après 1968 ? Est-il normal que l'appartenance d'Albert Fert à une unité mixte de recherche diminue de moitié la valeur de son prix Nobel pour son université (Le Monde, 27 août 2007) ? Est-il normal qu'un article publié dans la prestigieuse revue Nature ait plus d'impact dans le classement s'il est signé de douze auteurs plutôt que de deux seulement ? Est-il normal de tenir pour acquis que la science se divise "naturellement" en 21 catégories (dont 6 sont liées à la médecine et à la biologie) qui serviront à déterminer les chercheurs les plus cités ? Est-il normal de penser qu'un article d'économie doit avoir un poids deux fois plus grand qu'un article de chimie ? Derrière l'apparente objectivité se cachent un grand nombre d'options toutes plus ou moins contestables ou arbitraires. Comme les données utilisées ne sont pas rendues publiques, ce qui s'écarte sensiblement des règles de "bonnes pratiques" en matière d'évaluation, il est impossible non seulement à une institution de vérifier que les données la concernant ne sont pas erronées mais encore d'apprécier l'impact sur le résultat final de tous les éléments que l'on vient de mentionner.

Enfin, ce classement est établi annuellement. Mais on sait qu'une thèse de doctorat dure trois ans, que les contrats entre les universités et l'Etat sont quadriennaux, que la commission du titre d'ingénieur habilite les écoles d'ingénieurs pour des périodes de six ans. Même le très discutable impact factor des revues scientifiques est calculé sur une période de deux ans. Dans ces conditions, il est clair que la variation de la position d'une institution d'une année sur l'autre reflète bien plus vraisemblablement des effets dus au hasard (il est rare qu'une institution reçoive un prix Nobel tous les ans !) que de réels changements de tendance. De plus, la manière d'agréger l'information dans le classement de Shangaï à la propriété très curieuse de faire dépendre la position relative de deux institutions non seulement de leurs propres performances mais également de celles des institutions les mieux classées sur chacun des critères utilisés. Il semble dès lors sage de s'abstenir de commenter de telles variations !

Le classement de Shanghaï était – semble-t-il – très attendu par tout le monde, journalistes, étudiants, chercheurs et enseignants-chercheurs, présidents d'université, personnages politiques… comme s'il était universel et qu'il avait le pouvoir de s'adresser à tous. La moindre augmentation ou le moindre recul dans le classement donnent lieu à des commentaires des uns et des autres alors que ces changements ne doivent ni servir à s'enorgueillir ni à se sentir humilié. Il s'agit là seulement du résultat d'une étude mal menée, conduisant à un calcul mal fait, sur des données peu fiables et non vérifiables. Nos universités et nos organismes de recherche ne sont certainement pas les meilleurs du monde sur tous les critères possibles. Mais juger notre système d'enseignement supérieur et vouloir le réformer sur la base d'un tel classement serait néanmoins clairement une aberration.

Jean-Charles Billaut, Polytech'Tours, directeur du laboratoire d'informatique de l'université de Tours, président de la Société française de recherche opérationnelle et d'aide à la décision en 2006 et 2007.


Denis Bouyssou, CNRS-Lamsade et université Paris-Dauphine, directeur de recherche, président de la Société française de recherche opérationnelle et d'aide à la décision de 2000 à 2002.


Philippe Vincke, recteur de l'Université libre de Bruxelles.

lundi 9 novembre 2009

Le Cnrs, première institution scientifique mondiale !

Le Cnrs, première institution scientifique mondiale !, sciences2, 3 novembre 2009

Selon le rapport 2009 du SCImago, le Cnrs est la première institution scientifique du monde.

SCImago est un groupe de recherche espagnol et portugais, qui se propose de réaliser des cartographies des activités de recherches. Son rapport annuel 2009 classe les meilleures universités et institutions de recherche mondiales et analyse leur performance pendant la période 2003-2007, suivant 5 indicateurs de production, collaboration et impact scientifique, qui se reposent sur les citations scientifiques.

Le rapport a été élaboré à partir de données de la base Scopus (plus de 16 millions de publications et 150 millions de citations) et comprend des institutions de recherche de 84 pays sur les cinq continents, groupées dans cinq secteurs de recherche : gouvernement, éducation supérieure, santé, industriel et autre.

La position du Cnrs au sommet de ce classement provient en premier lieu de son statut d'organisme national qui regroupe sous sa signature dans les revues scientifiques, outre ses 11 000 chercheurs, les plus de 15 000 universitaires et les milliers de thésards qui travaillent dans ses laboratoires, la plupart en situation de co-tutelle avec au moins une université.

C'est d'ailleurs pour cette raison - la concentration sous une signature unique - que l'on trouve ensuite sur la liste l'Académie des sciences chinoise, puis celle de Russie, avant de trouver l'Université de Harvard, Tokyo Daigaku, la Max Planck Gesellschaft, l'Université de Toronto, les Institut Nationaux de la Santé (USA), etc...

Il est assez piquant de souligner cette pôle-position alors que, depuis plusieurs années, les scientifiques doivent batailler pied à pied avec le gouvernement pour sauvegarder l'unité du Cnrs. Ainsi, son actuel contrat quadriennal résulte d'un affrontement assez dur.

Les responsables politiques et en particulier Nicolas Sarkozy (qui voulait réduire le Cnrs à une simple agence de moyens) et Valérie Pécresse, n'ont cessé de réclamer de la "visibilité" et de la "simplification" au système de recherche français, en se plaignant de sa "fragmentation".

Or, c'est contre eux et leur volonté de découper le Cnrs et d'en affaiblir la direction générale ou la relative autonomie vis à vis du pouvoir politique, que les scientifiques se sont mobilisés ces dernières années.

Finalement, les succès non négligeables de cette mobilisation, si l'on suit l'éclairage donné par ce classement, montre qu'ils ont réellement défendu l'intérêt général et non des revendications particulières.

Du coup, le récent discours "pro-Cnrs" de madame Valérie Pécresse apparaît plus comme un mea culpa que l'expression d'une pensée ayant guidé les décisions politiques. Mais on ne va pas s'en plaindre...

Université : séminaire alternatif à l'EHESS

Université : séminaire alternatif à l'EHESS, sciences2, 6 novembre 2009

Mercredi 4 novembre 2009, premier d'une série de séminaires de l'EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales) consacré au mouvement de protestation universitaire de l'an dernier.