mardi 16 février 2010

Les leçons du recrutement d'un Prix Nobel américain à Paris-Diderot

, par Vincent Berger, président de l'université Paris-Diderot. LEMONDE.FR | 15.02.10

Le recrutement récent de George Smoot, Prix Nobel de physique, à l'université Paris-Diderot, n'a pas manqué d'alimenter le débat permanent sur l'enseignement supérieur et la recherche en France. Une idée reçue voudrait que la recherche française soit à la traîne de celle effectuée outre-Atlantique, à cause de la faiblesse de ses moyens, des rémunérations plus faibles des chercheurs, à cause de la dispersion de ses forces entre organismes et universités de taille sous-critique, à cause d'une gouvernance universitaire trop faible. Comment, dans un tel contexte, expliquer que l'un des esprits les plus brillants de la cosmologie, George Smoot, qui a effectué l'essentiel de sa carrière dans la prestigieuse université de Berkeley, puisse préférer les rives de la Seine à la baie de San Francisco ? Et plus, encore, quelle leçon tirer de ce choix ?

Il nous faut commencer par une analyse comparative des structures de recherche entre les deux pays. Aux Etats-Unis, une culture très individualiste favorise le recrutement de professeurs avec des salaires élevés. Entourés de nombreux thésards et post-doctorants, ils disposent de financements importants. Les salaires et les moyens sont indéniablement moins élevés en France. Cela contribue incontestablement à la fuite de cerveaux français vers les Etats-Unis. George Smoot le dit lui-même : son salaire de professeur en France sera le salaire le plus bas qui lui aura été proposé depuis longtemps.

Pourtant la recherche française réussit. Notre pays s'enorgueillit régulièrement aussi de Prix Nobel. Les laboratoires français et américains publient dans les mêmes revues internationales. Le laboratoire "Astroparticule et Cosmologie" (APC) de Paris-Diderot est un exemple du genre puisqu'il a réussi à convaincre Georges Smoot que c'est dans ses murs que s'écrivent les pages de la cosmologie contemporaine. Comment expliquer qu'avec des ressources si différentes, les universités françaises et américaines jouent néanmoins dans la même cour au niveau de la recherche ?

Force est de reconnaître que le modèle français a aussi ses qualités, parmi lesquelles le fonctionnement en équipes soudées, dont les personnels partagent une ambition scientifique commune. Dans ces équipes, ce n'est pas l'individualisation de la rémunération qui motive les chercheurs. Ce sont avant tout la générosité et la passion. C'est bien l'esprit de découverte collectif qui constitue le moteur véritable de la recherche. George Smoot le dit lui-même : il a choisi le laboratoire APC parce qu'il est l'un des phares de la cosmologie mondiale à l'heure actuelle, parce qu'il rassemble des chercheurs de premier plan au sein d'une équipe remarquable. La grande leçon que nous devons tirer de la venue de George Smoot est que l'efficacité de la recherche française réside pour une immense part dans la qualité du travail collectif qui se fait dans ses laboratoires. Nombreuses sont pourtant les analyses qui mettent ce modèle français en danger en proposant d'individualiser les rémunérations des chercheurs "les meilleurs" – en développant une politique de primes très élevées – dans une logique de compétition exacerbée entre les personnes, au motif de récompenser le "mérite". Le progrès et l'excellence scientifique seraient fonction de cette mise en concurrence, comme semblerait le démontrer le système universitaire des Etats-Unis. La mise en concurrence des chercheurs, fondée sur une évaluation toujours plus rigoureuse de leurs performances, serait le nerf du progrès scientifique.

Le modèle français est tout autre. La force de la recherche française réside non pas dans une pratique individualiste, mais au contraire dans l'intelligence collective des équipes, dans la complémentarité des compétences que celles-ci mobilisent, dans la solidarité des énergies qui s'y investissent. Cela n'invalide en rien l'importance de l'émulation entre les chercheurs. Cette émulation constitue, cela va sans dire, une donnée princeps de la recherche ; elle enrichit cette intelligence collective et fait partie de notre culture scientifique. Contrairement à ce que d'aucuns tentent de nous faire croire, les équipes et les chercheurs qui les animent sont rompus à la logique quotidienne de l'évaluation. Pour autant, indexer trop fortement les rémunérations des chercheurs sur cette évaluation, en octroyant par exemple à un très petit nombre des primes très élevées, fait peser un risque sur la cohésion des équipes, sur la logique de synergie qui les fait avancer, et finalement sur cette efficacité même que l'on prétend améliorer.

L'analyse technocratique ne doit pas faire l'impasse sur la compréhension en profondeur des motivations humaines qui sont au cœur de la recherche. Les indicateurs mesurant l'activité des uns ou des autres, aussi précieux soient-ils, ne sauraient jamais se substituer à la nécessaire écoute d'une histoire, d'une culture scientifique et de pratiques sociales qui continuent de faire leurs preuves. Importer à la hâte des méthodes en contradiction profonde avec notre intelligence collective ferait peser de sérieux risques sur nos laboratoires, sur notre capacité d'innovation, sur notre désir de penser ensemble les savoirs de demain.

Vincent Berger est président de l'université Paris-Diderot.

dimanche 14 février 2010

Ces chercheurs qui ont refusé 15.000 euros de prime

Publié le 14/02/2010 à 17:34 - Modifié le 15/02/2010 à 08:24 Le Point.fr

Un chercheur du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) a refusé une prime d'excellence scientifique de 15.000 euros ! La raison ? Protester contre la politique de différenciation salariale du gouvernement, sa lettre postée sur le site du Syndicat national des chercheurs scientifiques (SNCS-FSU).

Le biologiste, François Bonhomme, directeur de recherche à l'Institut des sciences de l'évolution de Montpellier (ISE-M), a reçu en décembre un courrier lui annonçant le versement de la prime au titre de sa médaille d'argent du CNRS, obtenue pour ses travaux scientifiques en 1996.

"Je ne suis pas du tout partisan de la politique de différenciation salariale qui est en train de se mettre en place dans la recherche publique française", déclare le chercheur dans sa réponse.

Un précédent

"Je ne me berce pas d'illusions d'un monde égalitaire", poursuit François Bonhomme, qui juge cependant que les scientifiques "apprécient aussi de ne pas se sentir en concurrence trop directe avec leurs collègues".

Le chercheur refuse notamment un système dans lequel des "capitaines de recherche négocieront leur salaire à l'embauche tout en ayant à leur service une armée de contractuels taillables et corvéables à merci".

François Bonhomme a demandé à ce que sa prime étalée sur quatre ans soit reversée à la Fondation de France, qui recueille des dons pour aider les personnes vulnérables, développer la connaissance et protéger l'environnement.

À l'automne, un autre médaillé d'argent du CNRS, Didier Chatenay, avait aussi annoncé qu'il refuserait sa prime de 15.000 euros.

Fin janvier 2010, cinq syndicats de chercheurs et le collectif "Sauvons l'Université" (SLU) ont adressé une lettre à la ministre de l'Enseignement supérieur et de la recherche Valérie Pécresse demandant l'abandon de la prime d'excellence scientifique en échange d'une augmentation des possibilités de promotion et d'une "création massive de postes titulaires afin de résorber la précarité".

mercredi 10 février 2010

Le n°86 de l'Observatoire de la recherche et de l'enseignement supérieur

- Le n°86 de l'Observatoire de la recherche et de l'enseignement supérieur vient de paraître.

Au sommaire de ce numéro :

- Succès de la prime d'excellence scientifique chez les maîtres de conférences
- Rapport d'activité des enseignants-chercheurs
- Création d'une nouvelle organisation étudiante à partir de l'UNI

lundi 8 février 2010

Le rapport Aghion sur les Universités en PDF

Le rapport Aghion sur les Universités en PDF

http://medias.lemonde.fr/mmpub/edt/doc/20100126/1297001_3412_missionaghionrapportd-etape.pdf

Près de 50 000 précaires dans l'enseignement supérieur et la recherche

LEMONDE.FR | 08.02.10

L'enseignement supérieur et la recherche publics font travailler 45 000 à 50 000 précaires, soit environ 20 % des effectifs, et la précarité est plus forte pour les femmes, dans les universités et dans les sciences humaines et sociales (SHS), selon une enquête rendue publique lundi et disponible sur Internet.

Cette enquête, lancée par une intersyndicale regroupant 19 organisations, s'appuie sur des recherches statistiques et surtout un questionnaire détaillé mis en ligne en octobre auquel ont répondu de façon anonyme 4 409 personnes précaires.

Au CNRS, entre 2006 et 2008, le nombre de permanents a baissé de 1,5 % et celui de non-permanents a augmenté de 17,2 %, a précisé lors du colloque de présentation de l'enquête Charles-Antoine Arnaud, chercheur statisticien en géographie au CNRS.

Derrière l'hétérogénéité des situations de ces précaires qui peuvent être des chargés de cours vacataires ou contractuels, des doctorants, des docteurs sans poste ou des personnels non enseignants (dits Ita et Biatoss), il y a des points communs, a expliqué Isabelle Clair, chargée de recherche en sociologie au CNRS : "Une rémunération basse et irrégulière, déconnectée des diplômes et de l'expérience".

A titre d'exemple, en 2009, plus d'un quart des répondants non enseignants gagnait moins de 1 250 euros par mois, a détaillé la chercheuse.

Selon l'enquête, les répondants réclament "un droit du travail au moins aussi protecteur que dans le privé" (ils n'ont par exemple pas de prime de précarité à la rupture d'un contrat précaire, contrairement aux CDD du privé) et en même temps, pour 70 % d'entre eux, "un plan de titularisation".

Selon le ministère de l'enseignement supérieur, les "non-titulaires" sont actuellement 23 500 dans les universités.

dimanche 7 février 2010

LE MONDE | 06.02.10

Le crédit d'impôt-recherche (CIR) est une des dépenses fiscales les plus dynamiques. Il a coûté 1,5 milliard d'euros à l'Etat en 2008 et 5,8 milliards en 2009.

C'est à peu près ce que le gouvernement prévoit d'économiser, d'ici à 2013, sur l'ensemble des niches fiscales et sociales, ces crédits d'impôts, réductions et autres exonérations, dont le coût annuel pour l'Etat dépasse désormais les 100 milliards.

Créé en 1983, pérennisé et amélioré par la loi de finances de 2004, le CIR a été de nouveau modifié le 1er janvier 2008. Il vise à soutenir l'effort de recherche et développement des entreprises et consiste en un crédit d'impôt de 30 % des dépenses de R & D jusqu'à 100 millions d'euros, et de 5 % au-delà.

Pour les entreprises entrant pour la première fois dans le dispositif, la proportion de dépenses retenues est de 50 % la première année et de 40 % la deuxième. Pendant cinq ans, ces entreprises ont la possibilité de bénéficier de la restitution immédiate du crédit d'impôt. Les jeunes entreprises innovantes et les PME dites de croissance peuvent aussi être dans ce cas de figure.

La récession a, de plus, conduit l'administration fiscale à proposer, dès le début de 2009, un remboursement anticipé du CIR pour soulager la trésorerie des entreprises et soutenir leurs investissements. Le renchérissement du dispositif trouve probablement là une partie de son explication.

La commission des finances de l'Assemblée s'inquiète d'autant plus de cette évolution que les seules niches fiscales priveront l'Etat de 75 milliards de recettes en 2010.

RABOTER TOUTES LES NICHES

Elle a bon espoir de convaincre le gouvernement de la nécessité de toutes les raboter.

"Une réduction de 5 points de l'ensemble des niches a le mérite d'être une solution simple", observe le rapporteur général UMP du budget, Gilles Carrez.

Dans l'immédiat, la commission des finances a chargé les députés Alain Claeys (PS, Vienne) et Jean-Pierre Gorges (UMP, Eure-et-Loir) d'une mission d'évaluation et de contrôle sur le crédit d'impôt-recherche. Elle rendra de premiers travaux d'ici deux mois.

Les députés n'excluent pas qu'un certain nombre de grandes entreprises profitent du CIR pour faire de l'optimisation fiscale et réduire leur impôt sur les sociétés (IS).

M. Carrez souhaite aussi éviter l'élargissement du crédit d'impôt aux dépenses d'innovation, en particulier aux prototypes et aux démonstrateurs. Le ministre de l'industrie, Christian Estrosi, y est, lui, favorable.

Claire Guélaud

vendredi 5 février 2010

Le Nobel George Smoot à Paris-VII, un bon point pour l'université française

LE MONDE | 05.02.10

C'est un très beau "coup" que vient de réaliser l'université Denis-Diderot (Paris-VII). Mardi 2 février 2010, le Prix Nobel de physique 2006, George Smoot, a rejoint l'établissement parisien.

Spécialiste de cosmologie, cette science qui étudie la naissance de l'Univers, le physicien intègre le laboratoire astroparticules et cosmologie (APC) que partage l'université Paris-VII avec le CNRS, le CEA et l'Observatoire de Paris.

L'arrivée d'un Prix Nobel signifie-t-elle que les universités françaises ont désormais les moyens d'attirer les meilleurs ? Si ces établissements sont bel et bien engagés dans la compétition mondiale, ils recrutent déjà assez régulièrement, à bas bruit, les meilleurs spécialistes. Et parfois sans débauche de moyens.

Pour attirer George Smoot, Paris-VII n'a pas dû casser sa tirelire. A 64 ans, le Prix Nobel est recruté sur un poste de professeur de première classe (environ 4 500 euros brut mensuels), un salaire faible par rapport à ce qu'il pouvait gagner auparavant.

Le chercheur s'offre avant tout un dernier challenge scientifique, celui d'établir un centre de cosmologie, en lien avec celui de Berkeley, l'université où il a fait toute sa carrière.

"George Smoot nous a rejoints l'an dernier comme professeur associé. Puis fin 2009, nous avons eu l'opportunité de le recruter. S'il vient, c'est que nous mettons à sa disposition des infrastructures de très haut niveau", explique Vincent Berger, le président de l'université Paris-VII.

"En plus de ses recherches, il souhaite enseigner tant en licence qu'en master. C'est extrêmement motivant pour les étudiants", ajoute M. Berger. Cependant, poursuit-il, "ce recrutement ne s'inscrit pas dans une stratégie globale de l'université".

En revanche, d'autres universités françaises mettent, elles, en place des stratégies pour recruter dans leurs disciplines phares des chercheurs de grande renommée. Pour les attirer, elles comptent non seulement sur la qualité de vie française (jamais négligeable) et le haut niveau de leurs équipes de recherche ; mais aussi sur les outils, mis à disposition par l'Etat.

Tout d'abord, les universités ont gagné en réactivité grâce à la loi d'autonomie. Si la venue d'un chercheur se planifie en général sur un ou deux ans, la LRU a permis aux établissements de répondre vite à une opportunité, comme celle que vient de connaître Paris-VII.

Par ailleurs, le gouvernement finance des chaires d'excellence, à hauteur de plusieurs centaines de milliers d'euros via l'Agence nationale de la recherche (ANR), ainsi que des primes d'excellence.

Si ces dernières sont contestées dans une partie de la communauté universitaire, elles peuvent être un argument financier supplémentaire dans une négociation. Les universités recourent enfin à des chaires d'entreprises ou des partenariats avec une fondation, qui pourront, si besoin, compléter le salaire des recrues...

C'est que dans certaines disciplines comme l'économie, la physique, la biologie ou la médecine, la concurrence nord-américaine et, désormais, de plus en plus européenne, est féroce. Toute la différence pour attirer un enseignant confirmé ou prometteur se fait alors sur le "package" offert. Ici, le salaire ne fait pas tout.

Tous les à-côtés comptent : décharge horaire d'enseignement, primes, logement, moyens du laboratoire, post-doctorants mis à disposition, etc.

En pointe ces dernières années, l'université Toulouse-I-Capitole, et son Ecole d'économie (Toulouse School of Economics, TSE), s'est dotée d'un arsenal complet pour être compétitif et recruter des "pointures" comme, dernièrement, l'Allemand Christian Hellwig qui viendra en septembre de Berkeley, ou les Français Augustin Landier, repris à la New York University, et Guillaume Plantin à la London Business School.

"Notre ambition est de faire partie des meilleurs centres de recherche mondiaux en économie et donc de recruter de potentiels futurs Prix Nobel", rappelle Christian Gollier, directeur de la TSE.

Pour cela, s'il n'est pas question de payer ces universitaires 150 000 à 200 000 euros annuels, comme certains de leurs concurrents le proposent, l'établissement avance d'autres avantages.

Via sa fondation, aujourd'hui dotée de 77 millions d'euros, TSE mène une politique de primes à la publication des articles dans les meilleures revues scientifiques, l'un des nerfs de la compétition académique mondiale. Elle procure de même, grâce à l'institut d'économie industrielle (IDEI), des contrats de recherche.

Enfin, l'école s'assure de la venue de ses chercheurs en les pré-recrutant sur contrat privé, "le temps qu'ils remplissent toutes les démarches pour devenir professeur ou directeur de recherche", complète M. Gollier.

Alors que la majorité des universitaires ne sont pas convaincus par ces méthodes, le directeur de TSE justifie : "Sans cette politique, Toulouse ne serait pas sur la carte mondiale en économie. Ses chercheurs seraient aujourd'hui partout, sauf ici."

Philippe Jacqué